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Şaba - un avanpost européen sur le Nistre

par Ioan Popa

 

Au sud de la Bessarabie, dans un paysage mirifique et fertile, situé sur la rive gauche du Nistre et la rive de la Mer Noire, à proximité de Cetatea Albă (Ackerman), une colonie européenne tout à fait originale y a vécu plus d’un siècle et dont aujourd’hui encore on peut constater les traces.

Peu après l’annexion, en 1812, du territoire entre le Nistre et le Prut (Prout) (Basarabia) par la Russie, le Tsar Alexandre I a pris une série de mesures par lesquelles il encourageait la fondation de colonies dans les nouvelles régions conquises par l’Empire par le transfert de populations en provenance d’autres pays européens.

La première colonie a été fondée en Bessarabie par des allemands, en 1814.

Quelques années plus tard, en 1824, cinq familles venues de Suisse mettent les bases de la colonie de Şaba, sur le bord du Nistre. Les suisses, originaires du canton de Vaud, lui-même au bord du lac Léman, apportent avec eux leur intérêt pour la culture de la vigne, trouvant là une terre sablonneuse et ensoleillée et extrêmement favorable à leurs savoirs ancestraux.

Venus par vagues successives, le nombre des suisses, tous parlant le français, mais aussi l’allemand n’a cessé de croître atteignant 25 familles, puis en 1830 à 37, et en 1862 c’est un nombre de 538 qui y vivent. Selon le Dictionnaire Géographique de la Bessarabie, édité par l’écrivain Zamfir Arbore en 1904 à Bucarest, Şaba, banlieue de la ville Ackerman, il y avait au début du XXème siècle un total de 646 maisons, avec une population de plus de 5 500 âmes. Les habitants de Şaba cultivaient en leur temps respectif 3 770 400 pieds de vigne, qui produisaient chaque année 400 029 000 litres de vin et 50 000 boisseaux de fruits séchés. La localité disposait de cinq moulins à vent, d’une fabrique de briques, de 30 magasins, de nombreuses écoles et églises.

quelques photographies de la région de Cetatea - Alba    

Ce dictionnaire mentionne aussi l’existence dans les environs de deux villages, Şaba (108 maisons, et 670 habitants) et Şabalot (104 maisons, et 623 habitants), qui tous originaires de Suisse, s’occupaient, de même, de la culture de la vigne et des arbres fruitiers.

Les habitants de Şaba ont maintenu les liens avec leur pays natal, la Suisse, d’où ils ont amené des professeurs et des prêtres. Selon de vieux documents, vers 1840 la colonie de Şaba était abonnée à la „Gazette de Lausanne”. Une rue portait le nom de Frédéric César de la Harpe, ancien précepteur du Tsar Alexandre I.

Pendant la période interbellique (1918-1940), quand la Bessarabie s’est trouvée sous l’administration roumaine, les colons suisses de Şaba ont continué leurs activités laborieuses, se faisant remarquer par leur esprit de discipline exemplaire. En 1937, un écrivain roumain de l’époque, Alexandru Robot, fait l’éloge pour le soin des habitants de Şaba pour „la fabrication de champagnes et la gestion rationnelle des hectares de vigne”, admirant „le vin réputé, qui remplissait des fûts déposés dans des caves larges et profondes”, respirant l’éternité, selon le modèle des caves suisses.

En 1940, devant faire face à l’expansion communiste agressive de Staline, les colons suisses ont quitté Şaba, laissant derrière le souvenir d’une population travailleuse et civilisée, et dont l’absence se ressent encore de nos jours.